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«À Genève
on ne s’ennuie pas,
comme certains l’ont prétendu.»
Ça,
c’est Gustave Ador qui le dit.
Gustave qui,
avant d’être un quai
qui longe ce parc
là en bas,
est alors
un conseiller d’État genevois.
On est
le 8 mai 1897,
c’est un samedi,
et Gustave
Ador
félicite
au nom du gouvernement cantonal genevois
la Société de l’industrie des hôtels
qui vient de racheter ce domaine
pour en faire
«un parc grandiose»,
«un lieu de distraction et d'agrément»
qui,
justement
«montrera qu'à Genève on ne s'ennuie pas,
comme certains l'ont prétendu».
Bien.
Mais attention.
Dans ce parc,
selon les termes du Journal de Genève,
(qui est notre source principale,
car il est numérisé
et qu’on peut y naviguer en ligne
par date et par mots clés),
selon le Journal de Genève,
donc,
«les étrangers et la population genevoise
pourront trouver
en plein air
et au milieu d'une splendide nature
de
saines
distractions».
Le banquier Henri Galopin,
qui préside le conseil d’administration
de la Société des hôtels
insiste là-dessus:
«ce parc – dit-il –
sera un lieu de délassement d'où seront
exclues
toutes attractions qui ne seraient
pas saines».
Qu’est-ce donc qu’une
attraction
ou une distraction
saine
à Genève
en 1897?
Le journal apporte
quelques précisions.
La liste des propositions
à la fois saines
et distrayantes
inclut,
lit-on,
«à quelques pas de l’entrée,
un étang de patinage»
qui
«sera probablement utilisé
pendant l'été
comme piste vélocipédique»,
ainsi qu’«un ravissant jardin alpin, tout rempli de gentianes et de rhododendrons»,
sans oublier que
– je cite encore –
«au milieu des rocailles prend naissance un ruisseau à l'eau claire et limpide, ruisseau que l'on traverse sur des ponts rustiques et qui s'écoule en de capricieux lacets traversant des bosquets ombreux pour aller former un petit étang où les amateurs pourront se livrer aux plaisirs de la pêche à la truite».
Voilà.
Avec tout ça,
le patinage,
le vélocipède
(qui en gros
est un vélo),
le rhododendron,
la truite,
mais aussi
deux châlets suisses
une étable à vache,
un petit théâtre,
des stands de tir
à la carabine «flobert»
et à l'arbalète,
avec tout ça,
donc,
c’est sûr,
on ne s’ennuie pas.
C’est du moins le point de vue,
ou le pari,
d’Henri Galopin,
de Gustave Ador
et d’un paquet d’autres notables
rassemblés ici
le 8 mai 1897,
qui est donc
un samedi.
Pari risqué,
sans doute,
audacieux par excès de prudence,
si l’on peut dire.
Le fait est que,
au fil du temps,
l’éventail des distractions
plus ou moins saines
s’élargit,
incluant des choses qui,
aujourd’hui,
ne peuvent que nous interpeller,
voire même qui paraîtront
à nos yeux
comme des monstruosités.
Quoi qu’il en soit,
l’exploitation de ce parc
passe de main en main,
de la Société de l’industrie des hôtels
à la Société anonyme du Parc des Eaux-Vives
et de celle-ci
à la société qui exploite le Kursaal,
mot allemand qui signifie
«salle de cure»
mais qui désigne,
en vrai,
des lieux réunissant une salle de spectacle
et un casino.
L’exploitation passe de main en main,
donc,
non pas comme une patate chaude
mais,
si l’on ose dire,
comme une patate décevante.
Décevante,
en gros,
car pas rentable.
Pas rentable,
selon le Journal de Genève,
parce que
«le parc a été organisé jusqu'ici trop luxueusement,
d'une façon qui ne correspond pas aux besoins de la population».
Que faire?
Pour doper les recettes,
on introduit des jeux de hasard,
ainsi que deux attractions
d’un genre alors à la mode,
que les historiennes
et les historiens
classeront,
un siècle plus tard, sous l’appellation
légitimement alarmante
de «zoos humains».
Voici ainsi,
en 1906,
un «Village abyssin»,
c’est-à-dire éthiopien,
avec
– je cite la presse –
«soixante-quinze indigènes, hommes, femmes et enfants, qui se produiront dans des scènes de la vie abyssine, telles que danses, jeux de la guerre et de la lance, chants, musique, école, cuisine, boulangerie».
Voici,
en 1907,
une attraction appelée «Exhibition India»
ou «Village hindou»,
que le Journal de Genève
présente ainsi:
«[L]es cahutes s'alignent sous les arbres ; au centre, se dresse une estrade où trône le prince et où les équilibristes, les jongleurs se livrent à des exercices variés. La bourgade conserve une jolie couleur exotique ; une cinquantaine d'indigènes cuivrés, au type très pur, sommairement vêtus, coiffés de turbans, vont et viennent affairés. Et tout ce peuple en miniature, recruté dans les diverses contrées de l'Hindoustan, grouille parmi les éléphants, les zébus, tandis que les enfants galopent dans l'arène sur les ânes nains. […] Et voici la danse des poulets exécutée par quatre hommes qui se trémoussent avec de petits cris ; puis les bayadères surchargées de bijoux, les narines piquées d'un bouton d'or avec perles — les blanches se percent bien les oreilles — se déhanchent en des mouvements qui ne sont pas sans grâce, aux sons des clochettes, et tandis que des chanteurs exécutent une mélodie étrange, heurtée.»
Entre la truite
et le rhododendron,
on regardait ainsi
dans ce coin de verdure
des échantillons
de la diversité humaine
prélevés dans les mondes conquis et soumis
des colonies.
Viendront ensuite
un Luna Park avec un nain
et un autre zoo humain,
comme on le verra
quelques arbres plus loin.
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